La tentation totalitaire
chapitre : Le suicide des socialistes
scan des pages 283 à 296
Jean-François Revel
Edition Robert Laffont, 1976
La peur de la
vérité, le refus de la vérité,
expressions
polies pour nommer le mensonge, ont récrit l'histoire du
Chili populaire en ayant à affronter une tâche en
quelque
sorte inverse. Le Portugal, en effet, partait d'une dictature
de droite pour s'avancer vers une démocratie à
vocation
socialiste. Le Chili, au moment où Salvador Allende
accède à la présidence, dispose d'une
démocratie en bon
état de fonctionnement et déjà orientée vers le socialisme:
il se retrouve, après trois ans, sous une dictature
fasciste.
L'Histoire, ici, a en quelque sorte démontré le
théorème
et sa réciproque. Dans le premier cas, il y a
incapacité de
la direction marxiste à bâtir une démocratie,
donc un
socialisme. Dans le second cas, il y a destruction d'une
démocratie existante, abolition de tout espoir socialiste.
Dans les deux pays, la dislocation de l'économie survient
à une telle rapidité que le substrat même de la
société et
l'objet des réformes s'évanouissent entre les doigts
des révo-
lutionnaires. Or, pour socialiser une économie, il faut
commencer par éviter de la faire disparaître. Ces
échecs
ont été imputés par l'opinion socialiste
internationale
presque exclusivement aux ennemis extérieurs et aux
complots de la droite.
Si l'on veut se représenter, en ses traits essentiels,
la
version des trois années de l'Union populaire chilienne la
plus généralement admise dans les milieux de gauche
à
travers le monde, on peut, je crois, la résumer comme
suit. Allende fut un chef d'Etat démocratique, porté
au
pouvoir par le suffrage populaire respectueux de la Consti-
tution chilienne, mais qui se heurta, dès le départ,
à l'hosti-
lité de la droite, de l'armée, des
intérêts américains. De
l'extérieur, les grandes compagnies américaines qu'il
avait
nationalisées suscitèrent, avec l'aide de la C.I.A.,
les dif-
ficultés économiques et sociales qui
précipitèrent le Chili
dans l'inflation, la pénurie et le chaos. A
l'intérieur, les
éléments fascistes de l'armée et les membres du
Congrès,
bien moins représentatifs des authentiques aspirations
popu-
laires que le président élu, prirent le prétexte
de ces
difficultés artificiellement provoquées pour noyer dans
le
sang l'expérience de gauche à laquelle ils ne
s'étaient jamais
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résignés, et pour
abolir la démocratie. On ne peut donc
faire une révolution par la voie légale, car ni la
droite ni
l'impérialisme ne jouent le jeu.
Je ne dis pas que tous les sympathisants d'Allende
s'en
tiennent à cette version lorsqu'on pousse l'analyse et
l'infor-
mation un peu plus loin. Je dis que c'est là le
résumé
passe-partout que l'on considère implicitement comme
démontré lorsqu'on se réfère à
l'expérience chilienne dans
les conversations, les articles, et même les livres
sérieux.
Que reste-t-il de ce credo de base si on le confronte
aux
faits les mieux attestés ?
Premier point: il est faux qu'Allende ait
été porté à la
présidence par le peuple, par un puissant et
irrésistible
courant de tout le peuple. L'élection de 1970 fut une
élection triangulaire. Le Parti
démocrate-chrétien, dont le
candidat Eduardo Frei avait été élu à la
magistrature
suprême en 1964, avec 55,6 % des voix, s'était,
depuis
lors, non pas exactement scindé en deux, mais
détaché
d'alliés conservateurs, qui présentèrent leur
candidat propre.
Le résultat fut qu'Allende, candidat d'une coalition
élec-
torale de Front populaire, arriva en tête avec 36,2 % des
voix, contre 34,9 % au candidat conservateur et 27,8 % au
démocrate-chrétien. En faisant le total, on constate
aisément
que 62,7 % des Chiliens ont voté contre Allende.
Deuxième point: il est faux que les partis
concurrents
de l'Unité populaire n'aient pas pardonné son
succès à
Allende et aient juré sa perte dès le départ.
Tout au
contraire, c'est à ces partis, et à leur
légalisme constitution-
nel, autant qu'à ses propres électeurs, qu'il dut le
pouvoir.
En effet, dans la conjoncture décrite, lorsque aucun
candi-
dat n'a pu obtenir la majorité absolue, la loi chilienne
pré-
voit, non le ballotage et, comme en France, un second
tour qui opposerait les deux candidats les mieux placés,
mais
un vote du Congrès, tranchant de façon discrétionnaire
entre ces deux premiers. Rien, donc, en l'occurrence, ni dans
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la lettre de la Constitution ni dans
son esprit (puisqu'on
pouvait estimer plus de la moitié des électeurs
démocrates-
chrétiens proches du candidat conservateur et non d'Al-
lende) ne s'opposait à ce que le Congrès
désignât l'homme
qui, certes, avait obtenu 1,3 % de voix de moins que le
chef de la gauche marxiste-léniniste, mais qui était
poten-
tiellement apte à réunir derrière lui une
majorité de gou-
vernement cohérente, plus que Salvador Allende, dont le
soutien hétéroclite allait de maximalistes gauchistes
à des
socialistes, en passant par des staliniens. Pourtant, les leaders
des formations du centre, conservateur ou réformiste,
bien
que très largement majoritaires au
Congrès, où les
plus
récentes élections législatives avaient
renforcé non pas la
gauche mais bien la droite, décidèrent de porter
Salvador
Allende à la tête de l'Etat pour donner à la gauche sa
chance de faire l'expérience du pouvoir. Il est donc difficile
de leur attribuer à cette date une implacable
hostilité, d'au-
tant que les dirigeants démocrates-chétiens se
rallièrent à la
coalition allendiste, qu'ils soutinrent loyalement deux ans.
C'est avant ce vote du Congrès en 1970 que se situe la
pre-
mière intervention attribuée à la C.I.A.,
à laquelle la firme
multinationale I. T. T. proposa de l'argent pour qu'elle l'utili-
sât à corrompre des congressistes et les induisît
à voter
contre le candidat de la gauche. A ce stade, en tout cas,
comme semblent l'avoir établi plus tard les diverses
commis-
sions d'enquête du Congrès des Etats-Unis, le
gouvernement
américain donna pour instruction à la C.I.A. de
refuser
l'offre d'I.T.T. Quoi qu'il en soit, le complot échoua,
puisque Allende eut les votes nécessaires, de même
qu'échoua le plan sordide qui aboutit à l'assassinat
d'un
général, dans l'espoir de susciter la colère et
un soulève-
ment de l'armée contre le nouveau président. Cette
provo-
cation des services secrets se heurta à une tradition bien
chilienne de neutralité des militaires. Ces derniers, il
faut
le souligner, ne songèrent pas à sortir de la
légalité
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avant le printemps de
1973, c'est-à-dire au
moment où la
désagrégation de l'Etat et de l'économie avaient
atteint
une ampleur qui pouvait expliquer, sinon justifier, une cer-
taine perte du sens civique. Somme toute, il est oiseux de
prétendre que les adversaires politiques d'Allende ont
cher-
ché, dans la phase initiale, à le frustrer de sa
victoire
électorale toute relative, puisqu'ils n'avaient aucun
besoin
de recourir au complot pour lui barrer la route du pouvoir
s'ils l'avaient voulu : ils avaient les moyens de le faire le
plus légalement du monde en vertu d'un droit que la
Constitution leur conférait sans équivoque.
Troisième point: il est faux qu'Allende ait pu
honnê-
tement se considérer comme chargé du mandat de
révolu-
tionner la société chilienne, et que son échec
démontre
donc l'impossibilité de transformer une société
par la voie
légale et démocratique. Il démontre
exclusivement l'impos-
sibilité de changer de société par la voie
légale et démo-
cratique quand on est
minoritaire, ce qui n'est pas
une
grande nouveauté. Quel aspirant au coup d'Etat l'ignore?
Or, Allende a agi comme s'il avait reçu ce mandat de
refonte intégrale, c'est-à-dire comme s'il
représentait 80 ou
90 % des Chiliens. Contrairement à Léon Blum,
minoritaire
comme lui, quoique beaucoup moins que lui, en France,
en 1936, il n'a pas compris que sa victoire « technique
»,
due à une finesse constitutionnelle, lui permettait de
prati-
quer l'exercice du pouvoir, mais non de procéder à
la
conquête du pouvoir. Pourquoi Salvador Allende a-t-il
cédé
à ce vertige de traiter 62 % de ses concitoyens comme
les ennemis de classe des 36 % qui avaient voté pour lui,
de gouverner comme si ces 36 % d'électeurs
représentaient
l'unanimité du pays, alors qu'ils n'étaient pas
eux-mêmes
unanimes ? (La coalition allendiste ne rassemblait, en effet,
pas moins de six partis ou courants politiques divers). Je
laisse répondre à cette question Carlos Rangel, dont
l'ou-
vrage fondamental sur l'Amérique latine, Du bon sauvage
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au bon
révolutionnaire(1),
comprend, bien entendu, de longs
développements au sujet du Chili. Entre autres
explications
du maximalisme suicidaire d'Allende, Rangel envisage celle-
ci : « Le bouleversement émotif (et idéologique)
causé en
Amérique latine par la Révolution cubaine fut sans
aucun
doute l'une des causes fondamentales de l'échec (ou, en
tout
cas, du dénouement brutal) de l'expérience chilienne
de
Front populaire. S'il ne s'était pas senti obligé de
« se
montrer à la hauteur » de Fidel Castro et du Che, et
surtout s'il n'avait pas eu sur sa gauche la pression des
castristes et des guévaristes, il est probable que
Salvador
Allende serait encore vivant, qu'il serait président du
Chili,
et qu'il transmettrait la présidence à un successeur
réguliè-
rement élu en 1976(2). »
Rangel souligne ensuite les nombreux points communs
qui existaient entre le programme d'Allende et celui du
candidat démocrate-chrétien, Radomiro Tomic ; lequel,
du
reste, pendant la période trouble qui sépara le vote
popu-
laire du vote parlementaire, en 1970, fut un propagandiste
actif de la cause d'Allende. Un programme commun de
gouvernement entre les deux eût sans doute inclus à
peine
moins de nationalisations que celles qui furent entreprises
ultérieurement. « Cela aurait provoqué, poursuit
Rangel,
des désertions dans l'extrême gauche de l'Unité
populaire
(mais aussi dans la droite de la
démocratie-chrétienne).
D'autre part, Allende n'aurait certainement pas été
salué
1. Paris, 1976, Robert Laffont.
2. « El desquiciamiento emotivo (e ideolôgico) producido
en Latino-
américa por la Revoluciôn Cubana, tue sin lugar a dudas
una de las
causas fundamentales del fracaso (o en todo caso del desenlace
vio-
lento) del experimento de Frente Popular chileno. Sin la necesidad
de
« estar a la altura de Fidel y del Che, y sobre todo sin la
presiôn a
su izquierda de fidelistas y guevaristas, es probable que
Salvador
Allende estaria vivo, seria Presidente de Chile, y entregaria la
Presi-
dencia a un sucesor debidamente electo en 1976. »
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dans le monde entier comme un «
révolutionnaire ». Il
aurait, au contraire, été injurié et aurait
été taxé de
« trahison à la cause du prolétariat » et de
« soumission à
l'impérialisme ». Mais Salvador Allende serait encore
vivant,
et avec lui la démocratie chilienne; et le monde n'aurait
jamais entendu parler du général Pinochet(1).
»
Lorsqu'on rappelle à quel point Allende
était minoritaire
(et, certes, il existe par le monde bien des gouvernements
démocratiques minoritaires en termes de vote populaire,
mais aucun n'estime avoir reçu la mission, et posséder
le
droit, de bouleverser de fond en comble la société,
et
pas seulement pour des raisons morales, mais parce que
cela ne marcherait
pas, sans totalitarisme du
moins),
lorsqu'on évoque la faiblesse de l'appui dont
témoignait le
vote de 1970, les apologistes de l'Unité populaire se
hâtent,
à l'ordinaire, de changer de sujet et de glisser
précipitam-
ment jusqu'aux élections législatives de mars 1973,
qui
apportèrent 43 % des suffrages aux partisans du
président
chilien. Mais, quand ces élections eurent lieu, Allende
gouvernait depuis deux ans et demi, pendant lesquels il avait
déjà abusé de son mandat. Ensuite, il restait
minoritaire,
puisque avoir 43 % des citoyens pour soi signifie jusqu'à
nouvel ordre qu'on en a 57 % contre soi; ce vote était
loin de constituer le plébiscite rétroactif triomphal
qui eût
peut-être légitimé les trente mois
précédents. Enfin, il est
certain que ce résultat de 43 % était inattendu, plus
beau
que prévu, et que l'opinion internationale, hostile comme
1. « Esto hubiera causado
deserciones en la extrema izquierda de la
Unidad Popular (pero también en la derecha de la Democracia
Cris-
tiana). Por otra parte, seguramente no hubiera sido saludado
inter-
nacionalmente como « revolucionario ». Mas bien Allende en
ese caso
hubiera tenido que soportar injurias y alegaciones de « traicion
a la
causa del proletariado », y « entreguismo al imperialismo
». Pero
Salvador Allende estaria vivo, y con el la democracia chilena; y
el
mundo nunca hubiera oido hablar del General Pinochet. »
(Ouvrage
cité.)
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sympathisante, fut fort surprise de
voir Allende améliorer
ses positions au Congrès, alors que la débâcle de
l'économie
n'était plus niée par personne et que, depuis un an,
les
protestations ne cessaient dans le pays. Etonnante progres-
sion. Elle l'était, en effet. Voici pourquoi.
Quatrième point: il est faux qu'Allende ait
respecté
scrupuleusement l'esprit de la démocratie en
général et les
règles de la Constitution chilienne en particulier. Que
les
penseurs marxistes-léninistes se rassurent donc : s'il a
été
renversé, ce n'est pas pour avoir observé les lois.
Lavons
sa mémoire de cette odieuse calomnie. Les dirigeants de
l'Unité populaire n'ont jamais caché que, de leur part,
le
respect, du reste limité, de la lettre de la
Constitution
n'était qu'une concession tactique(1). Ainsi, chaque fois
qu'à
la suite d'élections dans les syndicats, dans les
organisations
paysannes ou estudiantines, les candidats de l'Unité popu-
laire étaient battus, le gouvernement créait
aussitôt une
organisation parallèle à sa dévotion, lui
donnait appui et
argent officiels, ignorait les groupements authentiques et
représentatifs. On peut encore citer une mainmise sur les
organes d'information selon des méthodes comparables
à
celles qu'utiliseront les communistes au Portugal quatre ans
plus tard - et il faut se garder d'oublier ce fait lorsqu'on
mentionne l'argent versé par la C.I.A. à certains
journaux
chiliens : l'intervention de services secrets étrangers
passe
aisément par la brèche de pratiques illégales
qui existent
déjà dans le pays même. Ajoutons un projet de
réforme de
l'enseignement visant à imposer le
marxisme-léninisme
comme doctrine obligatoire dans les écoles, l'afflux au
Chili
de dizaines de milliers de guérilleros étrangers venus
de
toute l'Amérique latine, fortement armés, constituant
des
milices tolérées par les pouvoirs publics - et
peut-être
1. Voir, notamment: Régis
Debray, Entretiens avec
Allende, Paris,
1971. Maspero.
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sera-t-il plus facile de comprendre
pourquoi les six dixièmes
de Chiliens qui n'avaient pas voté Allende se sentaient
menacés. L'accumulation clandestine d'armes, notamment,
fut le facteur décisif qui poussa le haut commandement
à sortir d'une neutralité politique cependant notoire
et
conforme à une longue tradition.
Si des gens s'entendent à rendre effectivement
« for-
melles » les fameuses libertés et garanties
légales en les
évidant, ce sont bien les staliniens. Nulle part comme
dans
les pays communistes on ne trouve de superbes monuments
constitutionnels totalement factices. Dans les régimes
libé-
raux, la loi, en étant appliquée, pâtit d'une
incontestable
déperdition : dans les régimes communistes, la
déperdition
atteint des pourcentages comparables à ceux qu'a obtenus
le Parti unique lors des élections: 99,9 %.
Pourtant, l'Unité populaire ne s'efforça
pas seulement de
rendre formels les droits des opposants - majoritaires -
à sa politique: elle viola les lois dans leur lettre
même, en
particulier lors de ces fameuses élections du début de
1973,
qui, contre toute attente, se traduisirent par une progression
des partisans d'Allende, merveille électorale qui ne fut
possible que grâce à de révolutionnaires
irrégularités. L'ex-
président Eduardo Frei, le prédécesseur de
Salvador
Allende, adressa, deux mois après le putsch de Pinochet,
à l'Union mondiale démocrate-chrétienne, une
lettre dans
laquelle il tente de remonter aux origines de ce putsch.
A propos des plus récentes élections
législatives, on lit dans
ce document que la coalition allendiste, en mars 1973, resta
minoritaire avec 43 % des suffrages, « bien que (le gouver-
nement) soit intervenu comme jamais encore il n'était
intervenu dans l'histoire du Chili, et qu'il ait mis en
oeuvre toute la machinerie administrative de l'Etat,
utilisé
d'énormes moyens financiers et exercé une pression...
qui
alla jusqu'à la violence, (sans compter) la fraude,
attestée
par la suite, sur au moins 4 à 5 % des votes, car les
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services publics, entre autres
(pratiques frauduleuses) falsi-
fièrent des milliers de cartes d'identité
»(1).
Il y avait certainement moyen, remarquera-t-on, sans
doute, de faire invalider les mal élus. La tradition, jus-
qu'alors si « britannique », de la vie politique
chilienne
rendait à coup sûr aisée cette procédure.
Oui, en théorie,
du moins : parce que, en pratique, Allende ne tenait plus
aucun compte, depuis deux ans déjà, des arrêts et
avis
des tribunaux et autres commissions chargées de veiller
à la
régularité des opérations de l'Exécutif.
La Constitution
chilienne n'était pas de l'espèce parlementaire, le
Législatif
ne pouvait renverser l'Exécutif, mais il avait la
faculté de
recourir à l'arbitrage du pouvoir judiciaire quand il
esti-
mait que l'Exécutif avait violé la Constitution. Dans
des
centaines de cas, les tribunaux, saisis par le Congrès de
plaintes contre l'Exécutif pour abus de pouvoir, avaient
donné tort à la présidence, et jamais Allende
n'avait tenu
compte de ces arrêts. Le conflit remonta jusqu'à la
Cour
suprême. Elle condamna la présidence par un vote
unanime,
qui ne l'incita nullement à rentrer dans son devoir. En
somme, au printemps de 1973, Allende se trouvait accusé
des mêmes forfaitures dans son pays au regard des institu-
tions que Nixon un an plus tard, dans le sien. Mais Nixon
sera contraint et acceptera de démissionner, quoique
réélu
deux ans auparavant avec une large majorité, et Allende
persiste, en revanche, à gouverner au mépris du
Pouvoir
législatif, du Pouvoir judiciaire, et malgré la base
minori-
taire qui reste la sienne dans le peuple.
1. Cité par Carlos Rangel,
op. cit., « a pesar de haber ejercido (el
gobierno) una intervencion no conocida en la historia de Chile y
haber utilizado toda la maquinaria del Estado, enormes recursos
finan-
cieros y presion... que llego hasta (la) violencia, (mas) un
fraude
comprobado con posterioridad de por lo menos un 4 a 5 por ciento
de los votos, pues los servicios publicos, entre otras (practicas
fraudu-
lentas) falsificaron miles de carnets de identidad ».
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Cinquième point :
il est faux que l'écroulement de
l'économie chilienne soit dû, pour l'essentiel, à un « blocus
invisible » organisé en représailles par le
capitalisme améri-
cain, et à la subversion interne organisée par la
C.I.A. à la
suite des nationalisations d'Allende.
Les nationalisations ne sont pas l'oeuvre du seul
Allende.
Déjà, au cours des six années
précédentes, de 1964 à 1970,
sous la présidence du démocrate-chrétien Eduardo
Frei, la
principale richesse naturelle du Chili, les mines de cuivre,
était devenue
propriété de la nation chilienne dans la
proportion de 51 %. Un
calendrier avait été adopté en
accord avec les compagnies américaines aménageant
le
transfert par étapes, à l'Etat chilien, des 49 %
restants.
Cette opération n'avait nullement provoqué
d'interruption
de prêts étrangers, et, d'ailleurs, Allende, s'il a vu
peu à
peu se tarir les sources de nouveaux emprunts, a continué
de
bénéficier de ceux qui avaient été
négociés par son prédé-
cesseur.
Mais pourquoi Allende a-t-il vu se tarir la source
de
nouveaux emprunts, notamment à partir du début de 1972
?
Il est difficile, ici, de discerner ce qui est imputable à
un
projet concerté d'asphyxier l'économie chilienne et ce
qui
provint tout simplement des doutes croissants et de plus en
plus légitimes touchant la solvabilité du Chili. D'un
examen
détaillé de l'évolution de la dette
extérieure chilienne(1) il
ressort que les organismes prêteurs, et les investisseurs
en
général, qui vont de la Banque mondiale au Fonds
moné-
taire international en passant par des banques privées ou
nationalisées, américaines ou européennes, sont
trop divers
et dispersés pour rendre vraisemblable l'exécution
d'une
machination commune. Certains d'entre eux ont voulu
« marquer le coup » après les expropriations
sans indemnité
1. Voir, en particulier, Paul E.
Sigmund, « the Invisible Blockade and
the Overthrow of Allende », Foreign Affairs, janvier 1974.
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de biens étrangers
décrétées par le nouveau gouvernement;
d'autres ont peut-être obéi à des
préoccupations idéolo-
giques, mais pas tous: ainsi, par la suite, en 1974, la
Banque mondiale devait consentir des prêts importants à
la
Tanzanie, pour lui permettre de faire face à une des plus
radicales expériences de socialisation des terres sous la
conduite de conseillers chinois. (Ce n'est pas le seul cas
où
l'on ait vu le socialisme stimulé par les subsides du
capita-
lisme.) En raison de ses difficultés, le Chili d'Allende,
au
demeurant, obtint non seulement, en janvier 1972, l'ouver-
ture de nouvelles lignes de crédit remplaçant les
anciennes,
mais surtout, en avril 1972, un moratoire d'une bienveil-
lance exceptionnelle qui suspendait ses obligations de paie-
ment. L'accord intervenu à cette date, en effet, entre le
Chili et ses créanciers réunis dans ce que l'on appela
le
Club de Paris (Etats-Unis, Canada, Japon et Europe de
l'Ouest), prévoyait le report à 1975 du
règlement des
échéances impayées au 1er novembre 1971, et
aussi de
celles qui seraient dues au 31 décembre de l'année
en
cours, 1972. Tant et si bien que, le 30 août 1973, quelques
jours avant d'être renversé, Allende disposait sur le
marché
financier international de crédits à court terme
supérieurs
à ceux qu'il avait en 1970 (exactement 574 millions de
dollars au lieu de 310). Par conséquent, même si une
stratégie a été ébauchée par
certains pour « couper le
robinet » des crédits à l'Unité populaire,
elle fut peu systé-
matique et médiocrement couronnée de succès : il
ne paraît
pas sérieux de chercher dans cette direction la cause pro-
fonde de la détérioration de l'économie
chilienne.
Cette détérioration elle-même,
enfin, aurait-elle été
fomentée principalement par les services secrets
américains ?
L'action de ces services a été
révélée par les commissions
d'enquête américaines elles-mêmes et
sévèrement jugées par
le public, comme en font foi plusieurs sondages, ainsi que
par les commentateurs, les éditorialistes de la grande
presse,
page 293
tels James Reston ou David Broder, et
les spécialistes de la
science politique(1). Au point que les protestations aux
Etats-Unis mêmes, contre l'immixtion clandestine dans la
politique intérieure chilienne, ont été le
signal de la ruée
contre la C.I.A. et de sa mise en accusation. Actuellement,
la célèbre agence est à ce point
surveillée que d'aucuns
vont jusqu'à redouter qu'elle ne soit plus en mesure de
faire
face aux activités d'espionnage et de subversion des pays
de l'Est. Il est indiscutable que l'on a tendance à
condamner
les agissements de la C.I.A. beaucoup plus constamment et
durement que le travail de ses vis-à-vis, puisque les
services
secrets des pays communistes ne sont jamais démasqués
ni
critiqués de l'intérieur, et que les autres sources
d'informa-
tion à leur sujet, étant étrangères,
peuvent naturellement être
suspectées de partialité ou de mythomanie. On serait
cepen-
dant en droit d'attendre parfois de spectateurs apparemment
neutres une vue moins borgne: ainsi, l'ambassade de Cuba
à Santiago du Chili en était arrivée, au bout
d'un an de
présidence d'Allende, à compter plus de fonctionnaires que
le ministère des Affaires étrangères chilien
lui-même. Fidel
Castro en personne accomplit au Chili une stupéfiante
« visite officielle » qui dura un mois, et au cours de
laquelle il fit la tournée des villes et des campagnes, en
multipliant discours, admonestations et ingérences dans
les
affaires purement intérieures du pays, avec un tel aplomb
et dans une telle inertie de la part du gouvernement qu'on
put se demander s'il n'allait pas prendre directement en
main une bonne fois pour toutes les rênes de l'Etat.
Toutefois, les irruptions des uns n'excusent pas celles des
autres, et l'immoralité des opérations de la C.I.A.
n'est pas
atténuée par l'exhibitionnisme cynique d'un agent de
l'Inter-
1. Voir, notamment, Richard R. Fagen,
« The United States and
Chile, Roots and Branches », Foreign Affairs,
janvier 1975. M. Fagen
est professeur à Stanford.
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nationale communiste qui ne se
cachait nullement de vouloir
pousser les Chiliens à liquider la démocratie
bourgeoise.
Mais les tentatives de « déstabilisation » des
services
secrets américains au Chili suffisent-elles à expliquer
l'effon-
drement économique de cette nation, ou bien doit-on impu-
ter avant tout à des causes intrinsèques la crise qui,
en
trois ans, y détruisit la démocratie ?
On a prétendu que les grèves et les
manifestations bientôt
chroniques et innombrables contre la vie chère, contre une
inflation qui dépassa rapidement 100, puis 200 % par an,
contre la raréfaction des denrées de première
nécessité ont
été organisées en sous-main et
subventionnées par l'Amé-
rique. On a même prouvé que certains syndicats, celui
des
camionneurs, par exemple, avaient reçu des fonds de la
C.I.A. Mais, d'abord, le mécontentement des camionneurs,
le plus souvent petits propriétaires de un ou deux
véhicules,
était né non pas de la réception de ces fonds,
mais plutôt
de l'intention du gouvernement de « nationaliser »,
autre-
ment dit de réquisitionner leur outil de travail. Ensuite,
si
l'on songe que les arrêts de travail et les
défilés de protes-
tation ont mobilisé tour à tour ou ensemble, parfois
pendant
plusieurs semaines et même plusieurs mois d'affilée,
les
mineurs, les conducteurs d'autobus, les infirmières, les
ménagères réclamant des subsistances, les petits
commer-
çants, les chauffeurs de taxi, les dentistes, les pilotes
de
ligne et les membres de bien d'autres catégories de
travail-
leurs ou de consommateurs, y compris des paysans, on a du
mal à trouver plausible une aussi prodigieuse
efficacité et
une telle munificence des agents secrets de l'impérialisme
:
cela fait vraiment beaucoup de monde à payer.
Mais quels talents ne prête-t-on pas aux
agitateurs clan-
destins quand on ne veut pas voir les causes d'une faillite
- en l'occurrence la rapidité excessive des
nationalisations
dans l'industrie, une réforme agraire sauvage, la chute
catastrophique de la production alimentaire et des exporta-
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tions qui en résulta, la
paralysie due à l'extension d'une
bureaucratie incapable ? Exemple concret des aberrations
auxquelles conduit l'interprétation de l'Histoire
universelle
par les services secrets, un zélateur américain de
l'Unité
populaire, flétrissant les forces
contre-révolutionnaires au
Chili, écrit que les uniformes pour écoliers avaient
« mysté-
rieusement disparu du marché » lors de la rentrée
scolaire
de 1972, au grand mécontentement des familles, et que
cette
pénurie suspecte ne pouvait être que l'effet de
quelque
ténébreuse machination de la droite soutenue par
l'impé-
rialisme(1). L'auteur était, sur ce point, mieux pourvu en
indignation qu'en information, car, se référant
à cette
affaire, le ministre des Finances d'Allende, le communiste
Orlando Millas, dénonçait, avec un sens de
l'autocritique
qui l'honore, devant le Plénum du Parti, le 15 mars 1972,
« le copinage, l'attribution de quotas de faveur par pro-
tection politique, le prosélytisme sectaire, le gaspillage
et
l'inefficacité, dans les usines récemment
nationalisées et
placées sous la direction du Comité du secteur textile,
dont
l'incapacité a été démontrée une
fois de plus lorsqu'il n'a
même pas réussi à prévoir à temps
un programme suffisant
de fabrication d'uniformes pour écoliers »(2).
Il y a beaucoup d'uniformes d'écoliers qui manquent,
dans l'histoire du socialisme. C'est pourquoi ils sont si
souvent remplacés par des uniformes de
généraux.
1. Dale L. Johnson, Chili and the Forces of
Counterrevolution, dans
l'ouvrage collectif the
Chilean Road to Socialism,
New York, 1973,
Doubleday-Anchor.
2. Cité dans le New
York Times du 1er juillet
1973, par Norman
Gall, « Chile : Hard Times » (dans la Book Review).
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La tentation totalitaire
chapitre : Le suicide des socialistes
scan des pages 283 à 296
Jean-François Revel
Edition Robert Laffont, 1976